Conte, interculturalité et rencontre humaine : entretien avec Luisa Bevilacqua

 


Cartel de l’œuvre Parmi nous (2014), estampe à tampons de Luisa Bevilacqua, Bibliothèque nationale du Luxembourg.
Crédit image : Luisa Bevilacqua — utilisée avec autorisation.


Comédienne-conteuse de formation et artiste pluridisciplinaire italo- luxembourgeoise par choix, Luisa Bevilacqua croise les chemins de l’oralité, du théâtre, de la gravure et de l'écriture. Entre Luxembourg et Bruxelles, son travail se nourrit de récits, de rencontres et d’expérimentations. Au cœur de sa démarche, une conviction traverse toutes ses pratiques : l’art n’est pas réservé à quelques-uns ; il peut devenir un espace d’écoute, de relation et de partage.


Les histoires circulent, se transforment et relient les imaginaires. Avec Luisa Bevilacqua, le conte devient un espace de rencontre, où le public n’est pas simple spectateur, mais partie prenante du récit.

Dans cette interview, Luisa Bevilacqua revient sur son rapport au conte, aux lieux, aux formes artistiques et à l’interculturalité. Elle y défend une vision profondément humaine de la création : raconter, c’est créer du lien; écouter, c’est déjà rencontrer.


Le conte occupe une place centrale dans votre travail. C’est un art ancien, vivant, qui n’existe pleinement que dans la rencontre avec un public. Qu’est-ce qui vous attire dans cette manière de raconter ?

Ce qui m’attire, c’est qu'il s'agit d'un art de la relation dans sa forme la plus simple, directe et authentique.

Je viens du théâtre, et lorsque j’ai découvert le conte, j’ai ressenti une immense liberté. Au théâtre, il y a souvent ce « quatrième mur », cette séparation plus marquée entre la scène et le public. Dans le conte, cette frontière n’existe pas de la même manière.

Je n’ai pas besoin de jouer un personnage ou de mettre un masque. C’est moi, Luisa, qui raconte une histoire, directement, simplement, à des personnes présentes autour de moi.

Ce qui me passionne, c’est que cette histoire se construit aussi dans leur tête. Je propose un chemin, je tends des fils, mais chacun convoque son propre imaginaire, ses propres images, ses souvenirs, ses sensations.

Le conte est aussi un art de l’écoute que je conçois même comme un acte citoyen. Dans une époque où l’attention est constamment sollicitée ailleurs, créer un espace où des personnes prennent le temps d’écouter, d’imaginer et de co-construire un récit ensemble, c’est précieux.

Le public n’est pas accessoire : il est indispensable.


Les contes voyagent : ils passent d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre, et se transforment selon celles et ceux qui les racontent. Au fond, ne vous ressemblent-ils pas un peu ?

(Rires.) J’espère, oui — cela voudrait dire que je suis vivante !

Ce qui me touche dans le conte, c’est justement cette capacité à circuler, à se transformer, à se dévoiler différemment selon les moments, les personnes et les contextes. Les contes sont des objets de partage, et cette idée m’est très chère.

Dans le partage, il y a le croisement, la rencontre, la découverte d’autres façons d’être, de ressentir, de faire. C’est souvent à travers ces rencontres que nous apprenons aussi quelque chose sur nous-mêmes.

Cela ne fait pas forcément « grandir » au sens spectaculaire du terme, mais cela nourrit. Et tout ce qui nourrit est important.

Je ne me pose pas forcément la question de l’interculturalité comme un concept extérieur à moi, parce que je la vis simplement dans mon quotidien, dans mon corps, dans mes expériences.

Ce qui m’intéresse avant tout, c’est la rencontre humaine.


Vous faites vivre vos histoires dans des lieux parfois inattendus : théâtre, forêt, ancien abattoir… et même le service d’hygiène de la Ville de Luxembourg. Qu’est-ce qu’un lieu change dans la manière dont une histoire prend vie ?

Énormément de choses.

J’aime beaucoup raconter dans des lieux qui sortent du cadre théâtral classique, justement parce que ce sont souvent des lieux du quotidien. Cela change complètement le rapport du public à l’histoire, mais aussi à l’endroit lui-même.

Je pense notamment à cette soirée organisée dans les garages du service d’hygiène de la Ville de Luxembourg. C’était une expérience mémorable!

Les équipes avaient nettoyé les camions-poubelles, sélectionné ceux auxquels elles tenaient particulièrement, puis créé spontanément une sorte de scénographie incroyable, avec une allée de bacs de différentes couleurs. Il y avait là une implication spontanée et une générosité très forte, qui a grandement contribué à l’expérience artistique et à une perception hors du commun de la part du public. Cela a permis d’effacer certaines barrières et de croiser des univers différents.

Ce qui est beau, c’est que ces lieux se transforment ainsi au regard des personnes qui accueillent, ainsi que de celles qui s’y rendent. Pas seulement entre une artiste et un public, mais entre des mondes qui ne se croisent pas forcément.

Il y avait là une générosité très forte.

Ce qui est beau, c’est que ces lieux deviennent alors des espaces de rencontre. Pas seulement entre une artiste et un public, mais entre des mondes qui ne se croisent pas forcément.

L’art devient un prétexte pour faire un pas de côté, pour voir autrement un lieu familier, pour mobiliser des personnes qui ne se sentent pas spontanément concernées par l’offre culturelle.

Et cela me tient à cœur : l’art n’est pas qu'un luxe réservé à une élite. Ce n’est pas quelque chose qu’il faudrait absolument « comprendre » pour y avoir accès. L’art peut aussi être construit et vécu ensemble.


Votre parcours traverse de nombreuses formes d’expression : conte, gravure, théâtre du mouvement, marionnette, objets, livres… Qu’est-ce que cette pluralité vous apporte ?

Je ne vois pas ces disciplines comme des cases séparées. Pour moi, ce sont différentes manières d’explorer une même matière.

Selon que j’aborde un sujet par la gravure, par le corps, par la parole ou par un objet,  je ne vais pas ressentir ni penser les choses de la même manière. Chaque langage ouvre une autre perspective.

C’est ce qui me passionne dans l’interdisciplinarité : cette multiplicité de portes d’entrée vers une même question.

Je pense par exemple à certaines de mes gravures de visages. Ce qui me fascine, c’est que nous sommes tous des êtres humains… et pourtant infiniment différents; l'humanité déclinée en d'innombrables variations.


Comment votre travail vous permet-il de créer du lien entre des personnes différentes ?

Entant qu'artiste-conteuse, pour moi cela commence avant tout par l’écoute.

Une écoute qui est la base de toute relation humaine. Elle vaut autant entre personnes de cultures différentes, qu’entre voisins, collègues ou membres d’une même famille.

C’est justement cette écoute qui permet de nous mettre en résonance avec l’autre personne et d’éviter de rester qu’à la surface de catégories ou d’étiquettes : le réfugié, le migrant, l’étranger, l’autre… Il s’agit  avant tout, d’êtres humains: d’un père, d’une sœur, d’une mère, d’une personne avec une histoire.

Cela semble évident dit comme cela, presque banal, mais dans la réalité administrative, institutionnelle ou sociale, nous l'oublions facilement.

L’art,  permet aussi cela : créer un espace où nous pouvons nous rencontrer autrement.


Avec Luisa Bevilacqua, le conte n’est pas seulement une histoire racontée à voix haute. Il devient un espace partagé, une manière de faire circuler les imaginaires, de déplacer les regards et de créer du lien.

Son travail rappelle que l’interculturalité ne se limite pas à la rencontre entre des cultures. Elle commence souvent plus simplement : dans l’écoute d’une voix, dans l’attention portée à un visage, dans la possibilité offerte à chacun de prendre place dans une histoire commune.

« L’art n’est pas qu'un luxe réservé à une élite. L’art peut aussi être construit et vécu ensemble. » 


J.P et J.T.

le 10 mai 2026


Pour aller plus loin:  

Site officiel de Luisa Bevilacqua: https://luisabevilacqua.com/



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